Car il ne s’agit pas simplement d’être nu, il s’agit d’être regardé.
Et ce regard est forcément particulier.
Dans la vie quotidienne, lorsque nous croisons quelqu’un, notre regard est fugace. Quelques secondes, parfois moins. Nous apercevons une silhouette, un visage, une attitude, puis nous passons à autre chose.
Dans une séance de dessin, c’est tout l’inverse, le regard s’attarde.
Les dessinateurs observent la posture, les proportions, les volumes, la position des bras et des jambes, la façon dont le poids du corps se répartit. Ils cherchent une ligne, une courbe, une attitude. Ils scrutent finalement le corps dans ses moindres détails, non pas pour le juger, mais pour essayer de le comprendre et de le retranscrire.
Et c’est probablement là que réside toute la différence.
Au début, il y a forcément une petite appréhension.
On se demande comment les autres vont percevoir son corps. On se demande si l’on va être à l’aise, si l’on saura rester immobile, si l’on ne va pas se sentir observé de manière trop insistante, puis, assez rapidement, quelque chose se met en place.
On comprend que le regard des autres n’est pas celui que l’on imaginait, les personnes présentes ne sont pas là pour porter un jugement sur le physique du modèle. Elles sont là pour dessiner.
Un ventre un peu plus rond, quelques kilos supplémentaires, des imperfections, des marques du temps… tout cela devient finalement secondaire. Ce qui compte pour le dessinateur, c’est la forme générale, la lumière, la posture, le mouvement suggéré par une simple position.
Et cette prise de conscience est assez libératrice, elle permet également de porter sur son propre corps un regard différent.
Nous sommes nombreux à passer une partie de notre vie à nous comparer à des silhouettes idéalisées. Nous regardons notre ventre, nos cuisses, notre poitrine, nos bras, notre peau et nous constatons tout ce qui ne correspond pas aux images que la société nous présente comme des modèles.
Or, devant un crayon, toutes ces considérations perdent soudain beaucoup de leur importance.
Un corps est un corps, il a une histoire, une personnalité, des particularités, il n’a pas besoin d’être parfait pour être intéressant à dessiner.
Et finalement, c’est peut-être l’une des choses que cette expérience m’a le plus appris : Apprendre à rester immobile
Il y a également un aspect très concret auquel on ne pense pas forcément lorsque l’on imagine une séance de modèle vivant : tenir la pose.
Car rester immobile quelques minutes paraît simple.
Essayez donc !
Au bout d’un certain temps, une jambe commence à tirer, un bras devient moins confortable, une épaule se rappelle à votre bon souvenir… Et évidemment, l’endroit précis qui commence à démanger est toujours celui qu’il est impossible de gratter !
Il faut apprendre à ne pas bouger, à respirer normalement et à accepter progressivement l’inconfort.
Les poses courtes permettent de changer régulièrement de position. Les poses plus longues demandent davantage de concentration et une certaine capacité à faire abstraction de son corps.
Il faut trouver une position que l’on peut tenir, s’y installer et, autant que possible, ne plus en sortir.
Cette immobilité crée d’ailleurs une sensation assez étrange, pendant quelques minutes, on devient presque une sculpture vivante.
On ne parle plus. On ne bouge plus. On laisse simplement les crayons travailler.
Un rapport étonnant avec les dessinateurs
Ce qui m’a également beaucoup plu dans cette expérience, c’est la relation particulière qui s’installe avec les personnes présentes.
Il existe une forme de confiance réciproque.
Le modèle accepte de se dévoiler et de se laisser regarder. Les dessinateurs, eux, doivent respecter cette confiance et travailler avec leur propre sensibilité.
Et chacun voit finalement quelque chose de différent.
À la fin d'une séance, lorsqu’il est possible de découvrir quelques dessins, il est assez amusant de constater qu’un même corps peut donner naissance à des interprétations totalement différentes.
Même pose, même modèle, même durée… et pourtant des résultats parfois radicalement différents.
Certains vont privilégier les lignes et la silhouette. D’autres vont travailler davantage les ombres et les volumes. Certains chercheront le réalisme, tandis que d’autres laisseront davantage parler leur imagination.
Le modèle devient alors une sorte de point de départ.
Il ne s’agit plus simplement de reproduire un corps, mais de traduire une présence.
Une expérience finalement très personnelle
Au fil des séances, cette expérience est devenue de plus en plus naturelle.
Ce qui pouvait paraître inhabituel au départ a fini par devenir presque une routine : arriver, préparer la séance, choisir les poses, puis prendre place.
Et pourtant, chaque séance restait différente.
Parce que le modèle n’est jamais exactement le même. Parce que son humeur change. Parce que la lumière n’est jamais tout à fait identique. Parce que les dessinateurs ne regardent jamais exactement de la même manière.
Mais surtout parce que cette expérience m’a permis de continuer à avancer dans cette réflexion que je mène depuis longtemps autour du corps, de la nudité et du regard.
J’étais le sujet, celui que l’on regarde, celui que l’on interprète.
Celui qui, pendant quelques minutes, devient matière artistique.
Et je dois reconnaître que j’ai beaucoup apprécié cette place.
Finalement, pourquoi avoir dit oui ?
Avec le recul, je suis particulièrement heureux de ne pas avoir laissé la question de mon physique décider à ma place.
J’aurais très bien pu me dire que j’avais pris du poids, que mon corps n’était plus celui de mes vingt ans, que je n’avais peut-être pas le physique « idéal » pour être modèle.
Mais idéal pour qui ?
C’est justement toute la question.
Le dessin n’a pas besoin de corps parfaits. Il a besoin de corps réels, de postures, de volumes, de personnalités.
Et puis, soyons honnêtes : si j’avais attendu d’avoir le corps idéal pour devenir modèle vivant, je serais probablement encore en train d’attendre !
Cette année de poses m’a donc offert bien plus qu’une expérience originale.
Elle m’a permis de dépasser une petite appréhension, de mieux accepter mon propre corps et de découvrir une autre manière de participer à une démarche artistique.
Pendant quelques heures réparties sur une année, j’ai accepté de ne plus être simplement celui qui regarde une œuvre.
J’ai accepté d’en être, d’une certaine manière, le point de départ.
Et finalement, c’est une assez jolie façon de regarder son propre corps autrement.